Au-delà des Horizons1
Grand voyageur, arpenteur des mondes sensibles, Bertrand Créac’h transpose sensations et émotions ressenties face aux éléments : le vent, la terre, la mer, la lumière (Ouessant en particulier), mais aussi la montagne, ses parois et failles de roches élancées -parfois oppressantes ou menaçantes-, ses crêtes enneigées, ses océans de glace : longuement évoqués avec Luce Créac’h ont été les treks dans l’Himalaya dans les années 1970. La splendeur des pentes et des parois abruptes des Anapurnas, les perspectives à clouer au sol, le craquement de la neige et du givre dans le cheminement, les sommets toujours désirés mais différés - difficilement atteints -, le vent ou les tempêtes qui vrillent et manquent de faire tomber, lessentiers escarpés aux bords de l’abîme, les cités tibétaines suspendues dans le vide, les bivouacs improvisés au milieu de nulle part. Splendeurs, mondes de l’indicible. Solitudes pour une quête de soi, de dépassement, de méditation. Aller jusqu’au bout : jusqu’à l’éreintement physique, psychique de l’homme et de sa condition : ce qui ne peut se traduire si nous ne l’avons pas vécu. L’ineffable aussi et surtout.
Aller jusqu’au bout : sculpture entre ascèse, pureté et absolu.
Photographies et affiche : Jon Pitre
Bertrand Créac’h convoque le minéral, le végétal, les éléments en leur donnant forme et sens, les assimilant dans le creuset de son intériorité pour les traduire au moyen du ciseau, du burin, de la gouge, du rifloir. Travail solitaire du bois, de la pierre de Bourgogne, du marbre ; les carrières de Carrare à la blancheur aveuglante ont été l’occasion de voyages pour rapporter tel bloc jusqu’à Malassise, à quelques encablures de La Neuville-Garnier en Pays de Bray. La maison de l’Oise se dérobe aux regards. En bordure de route, elle s’ouvre sur un grand jardin arboré que ponctuent ici ou là quelques sculptures. L’Atelier est sur le côté, lui-aussi semblant donner la part belle aux vastes étendues qui l’entourent. Plaines paisibles d’azur étales. Vents d’ouest longitude Nord.
L’Atelier, lieu de vie, de création - pléonasme ? - s’ouvre par de vastes baies vitrées. La lumière y entre à flot, caresse les murs et les sculptures achevées ou en cours. Les
jeux d’ombres et de lumière variant en fonction de la position du soleil au gré du jour, créent de nouvelles projections murales, nouvelles sculptures imaginaires, -plates- découpant leur
ombre portée tranchante. L’analogie d’une baie ouvrant sur l’horizon en bordure de champ a été magnifiquement évoquée par Denis Dormoy, dans Vent
d’Ouessant2 : « Une baie à Malassise [...] marée basse à l’automne [...] marée montante dès le printemps [...] les vagues crépites jusqu’à
lécher le jardin [...] dans la fraîcheur naissante du soir venu à la table ronde s’échangent les échos de la baie ».
Mer et montagne sont omniprésentes chez Bertrand Créac’h. Il y trouve son miroir (Baudelaire : « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! »)3, son refuge,
la nécessité de se mesurer à l’infini ou à l’éternité (Rimbaud) : « elle est retrouvée. Quoi ? l’Eternité. C’est la mer allée avec le
soleil »4.
Traduire en bois, pierre, marbre ou acier sans oublier plâtres et bronzes l’émotion ressentie face aux forces telluriques de la nature, n’est pas l’imiter ou la représenter
platement au risque d’être toujours en deçà de sa générosité et de sa grandeur. Cela manquerait d’humilité. Agir pour battre en brèche le monde des apparences, c’est
rejeter ce qui n’est que trivial pour remonter jusqu’à la sève : c’est en cela que les sculptures de Bertrand Créac’h touchent notre cœur. Il est apaisant de regarder et de tendre
l’oreille pour entendre le ressac de la marée sur les parois des Reliefs blancs ou noirs inspirés par Ouessant où l’érosion saline, marine et éolienne sur les
pierres battues par les flots, éprouve autant qu’elle en éreinte la sensation de ses irrégularités, la roche rongée dans ses replis et anfractuosités ou au contraire caressée
parl’écume des vagues. La chaleur du soleil et des mains du créateur qui pétrifient la matière comme la face martelée des Totems-Vigies sculptés par le vent, érodés
par les mains du sculpteur donnent forme à « l’amer dressé dans la masse » ou à ces Colonnes de silence »5 que représentent les grandes
Vigies-Totems pour reprendre les images puissantes de Denis Dormoy.
Les encres et lavis restituent comme en sculpture la substantifique moelle, l’essence des pays ou paysages rencontrés ou traversés en Italie, en Amérique latine, en Asie mineure, en Bretagne ou dans l’Oise comme l’atteste la grande composition végétale intitulée Le Bois de Molle (lavis et encre sur papier collé sur toile). Ils renouent avec la plus haute tradition de l’écriture extrême-orientale : un art qui retrouve à la fois ce que les Chinois nomme le ch’i jun (expression de l’âme intime du peintre, que révèle en premier lieu son coup de pinceau) et le shêng-toung (mouvement de la vie, animation)6.
L’exposition présentée à la Galerie Associative de Beauvais en septembre 2026 entend rendre hommage au travail de sculpture et papier de Bertrand Créac’h à travers un parcours qui retracerait en quelques moments le face à face entre un homme qui a consacré sa vie à comprendre dans une relation intime, pudique autant que passionnée ses recherches de retranscription de la puissance des éléments au moyen de la pierre, du plâtre, du bronze, du bois ou de l’acier corten. L’exposition a pour objectif de révéler l’effet que l’œuvre produit autant que la qualité des moyens qu’elle met en œuvre.
Vigies, Totems, Balises, Chemins parmi d’autres sont autant de titres donnés aux sculptures et dessins exposées à la manière d’une invitation au voyage, pèlerinage en Bretagne ou en Himalaya ou dans d’autres contrées plus proches comme par exemple le grand lavis et encre exposé, intitulé Le Bois de Molle, de manière à atteindre de nouveaux sommets ou de découvrir de nouveaux hauts-fonds de la sculpture et du dessin. Substances percées de lumière, mouvements et rythmes sont l’expression de ce qui est montré dans la galerie. Le Centre Pompidou et le Musée de l’Oise à Beauvais (MUDO) l’ont sollicité pour concevoir et réaliser des « valises pédagogiques » de formes et de matériaux diverses destinés aux ateliers des enfants. Le Conseil général de l’Oise expose dans son parc plusieurs sculptures. Ses œuvres sont présentes dans de nombreuses collections privées et publiques notamment au Musée de Soissons (Abbaye Saint Léger). Trois sculptures figurent dans les Collections du Musée d’Art et d’Histoire de Meudon. Le MUDO détient également plusieurs sculptures. Des commandes pour des édifices religieux lui ont été faites : La Croix de Rezé pour l’Eglise Notre Dame du Rosaire de Rezé, des vitraux pour l’Eglise Notre Dame de la Nativité d’Armancourt. Il a peint des Bannières monumentales sur le thème de l’Ange exposées dans le chœur de la Cathédrale St Pierre de Beauvais à l’occasion de l’ordination de l’évêque de Beauvais : Mgr Jacques-Benoit Gonin le 2 mai 2010.
L’artiste nous a quittés en 2022, laissant une œuvre exigeante, lumineuse, puissante, limpide, silencieuse et
calme. La nature y est omniprésente sobre, douce, élégante.
« Dans le soupir de la vague, le vent du large se détend »7.
Puissent les visiteurs de cette exposition se ressourcer lors de leur venue à la Galerie Associative et y trouver un moment d'apaisement en nos temps si troublés.
Anguerran Frantz-Tanguy
Commissaire de l’exposition
Vernissage le vendredi 4 septembre 2026 à 18h00
1 Merci à Thierry Moualek, nouveau Président de la Galerie Associative pour la proposition de ce titre ainsi qu’à Luce Créac’h, Jon Pitre et Nicolas Nief pour leur lecture
attentive de ce texte et leurs regards sensibles.
2 Dormoy, D., Josse, Y., Grenier, B., « Vent d’Ouessant », in Bertrand Créac’h, Reliefs Totems et La Croix de Rezé, Editions Dumerchez, 2017.
3 Baudelaire, Ch., « L’Homme et La Mer » in Les Fleurs du Mal, Spleen et Idéal XIV. Paris, [1861]. Editions Gallimard, 1972 et1996.
4 Rimbaud, A., « L’éternité » in Derniers Vers, 1872, repris et modifié dans Une Saison en Enfer, Bruxelles, Alliance typographique, [1873], Gallimard, 1973, 1984,
2002.
5 Dormoy, D., Josse, Y., Grenier, B., « Vent d’Ouessant », [...], ouvrage cité.
6 Breton, A., « L’Epée dans les Nuages, Degottex », in Le Surréalisme et la Peinture, p. 343. Gallimard,1965.
7 Dormoy, D., Josse, Y., Grenier, B., « Vent d’Ouessant », ouvrage cité.
AFT